La poésie bleue d'Élise Esposito

Dans un monde qui va à 100 à l’heure, plonger dans l’univers d’Élise Esposito, c’est prendre le temps de prendre le temps.

Avec son bleu profond, Élise Esposito capte ces moments de l’intime comme une invitation à ralentir, ressentir, observer. À travers ses dessins et sa poésie, elle nous entraîne dans sa quête du temps long, célébrant les petits riens, jusqu’au luxe ultime qui serait d’être, tout simplement.


INTERVIEW

Le bleu est une véritable signature artistique dans ton travail Élise. D’où te vient ce choix exclusif de couleur ? Ça évoque quelque chose de spécifique chez toi ?

É : Quand j’ai commencé, je dessinais en noir et blanc, et j’ai remplacé le noir par le bleu. Je pense que j’ai une connexion spéciale à cette couleur à la base, parce que ma maman aimait beaucoup cette nuance. Je l’ai perdue à 19 ans. J’en ai des souvenirs enfant, elle avait une veste en laine, pleine de motifs avec ce bleu. C’est une première petite graine qui s’est plantée, c’est comme une connexion à elle.

Mais j’aime aussi cette couleur parce qu’elle est à la fois calme et pleine de vie. Ce bleu là, spécifiquement que j’utilise, il est assez profond, il vibre d’une manière qui me plaît et qui me permet d’avoir assez de contraste pour que ça fonctionne dans mes images.

Le choix du monochrome, c’est une manière de me donner une contrainte qui me permet de me concentrer plus sur le reste, qui est ce qui m’intéresse : les lignes, les motifs, le sujet.


Tu pourrais nous parler de ton parcours ?

 : J’ai commencé assez tôt à dessiner. J’étais dans un collège qui avait une option arts plastiques, c’est-à-dire qu’un après-midi par semaine, on ne faisait que ça. C’était assez unique à l’époque. J’ai enchaîné sur arts appliqués au lycée, ce qui est déjà assez spécialisé, pour poursuivre sur un BTS graphisme et un diplôme supérieur d’arts appliqués spécialisé dans l’objet imprimé. J’y ai développé pas mal cet amour pour le papier.

C’est suite à ça que je suis partie en Suède, j’ai d’abord commencé par travailler comme graphiste, j’avais mon propre petit studio. C’est là-bas, à Malmö, que j’ai fait une école de bande dessinée. Ça m’a permis de développer mon style et de sortir de la commande client pour me consacrer plus à l’illustration. Ça m’a appris beaucoup de choses.

Tu as vécu entre la Suède et le sud de la France, deux environnements aux cultures bien distinctes. Quels éléments y ont nourri ta créativité, et quel impact ce changement d'atmosphère a-t-il eu sur ton travail ?

 : Je pense que ce qui m'attire en Suède, et en Scandinavie en général, c'est cette forme d'épure et de simplicité. On la retrouve dans le design, les intérieurs, mais aussi dans la nature et ses grands espaces. Il y a une vraie culture de la fonctionnalité : tout est pensé pour être fluide et simple. Esthétiquement, cette sobriété me parle beaucoup, et je crois que ça se ressent dans mes dessins. Ça m'apporte une forme de calme. Comme je suis quelqu'un de sensible, je me sens vite saturée quand il y a trop de stimulations, donc ce calme me fait un bien fou.

En même temps, j'ai grandi dans le Sud. J'ai un vrai besoin de soleil, et mon passage à Montpellier m'a offert un gros boost de soleil, de lumière, de fruits et de légumes bien mûrs. C'est comme si j'y avais fait le plein de vitamine D.

Finalement, cette vie entre deux pays et deux cultures enrichit mon travail. Ça me donne du recul sur différentes manières de vivre, et j'ai l'impression que ça rend mes images moins ancrées dans un endroit précis, un peu plus universelles.

Tes illustrations célèbrent souvent les plaisirs simples et les moments d’intimité. Est-ce que c’est une forme de résistance face au rythme effréné du monde ?

 : Je ne sais pas si c’est vraiment de la résistance, mais plutôt une manière dont moi je fais l’expérience du monde. Je suis quelqu’un qui observe beaucoup, c’est une manière de rester ancrée dans ma réalité, de rester présente et de capter toutes les petites choses, les détails, les objets, la lumière, les petits instants du quotidien.

C’est comme ça que je vis, comme si j’avais un filtre qui me faisait voir le monde de cette manière là et vivre plus dans l’intime. C’est ce qui m’intéresse le plus. Mon art c’est un peu ma façon de partager ce filtre.

Ton travail résonne beaucoup avec la thématique de collection Invisible Happiness, comment l’as tu abordée ?

É : Quand j’ai lu le brief, j’ai eu un peu l’impression que c’était une biographie, ou une description de mon travail. C’était donc assez naturel pour moi de m’embarquer sur cette thématique là parce que c’était dans une continuité de mes thèmes à moi. C’est chouette parce que ça a été une opportunité d’explorer des idées que j’avais dans le coin de ma tête et que je n’avais pas eu encore le temps de développer. Ça m’a donné l’espace pour continuer mon travail.

En parlant d’espace, le fait de travailler en résidence avec l’équipe et d’autres artistes, ça a eu un impact sur ton travail ?

É : C’était très chouette pour moi parce qu’en général mon travail, c’est assez solitaire finalement. Je suis beaucoup seule dans l’atelier, et c’est très intérieur tout ce que je fais. En tout cas ça mûrit à l’intérieur et après ça sort et ça vient sur le papier petit à petit.

C’était intéressant de pouvoir communiquer sur mes idées avec l’équipe de Olow et des gens qui ont aussi un cerveau créatif, qui ont l’habitude de penser en image, en matière, en texture. Ça rendait les choses plus faciles et fluides, un peu comme si on parlait le même langage. Ça m’a donné envie de faire plus de collaborations, c’est comme si j’apportais une graine et qu’après on l’arrosait tous ensemble. Ce qui en ressortait était riche, plus il y avait de terreau et d’engrais, plus les idées grandissaient de manière différentes de lorsque je suis seule dans ma petite bulle. C’était assez exaltant.

Tu as écrit plusieurs poèmes pendant la résidence, dont celui imprimé sur la manche de la veste en molleton, To simply be. Est-ce que ce texte est né pendant la résidence ou tu l'avais déjà en tête ? Est-ce que tu peux nous raconter de quoi il parle ?

É : J'avais la première ligne du poème dans mes notes de téléphone depuis un moment. Et en fait, tout le reste est venu un peu d'un coup, en flot, un des soirs de la résidence.

C'est quelque chose auquel je pense beaucoup : cette espèce de monde utopique où il n'y aurait pas de contraintes de temps. Un monde où je pourrais juste vivre à mon rythme, faire ce qui me plaît et me laisser porter par ma créativité, sans être interrompue. Juste boire du thé, contempler, regarder par la fenêtre... Le thème de la collection, c'était vraiment ça. Et en écrivant le poème, je me suis rendu compte que mes dessins essayaient déjà de créer ce monde-là.

En gros, ce qu'il dit, ce poème, c'est que j'ai cette envie profonde d'avoir un temps long, avec des heures qui s'étirent devant moi, et de perdre la notion du temps. Une envie de se retirer du chaos du monde pour avoir le temps de ne rien faire, de me perdre dans mes pensées et de me donner la permission d'appuyer sur pause. Avoir du temps pour cette intériorité, pour m'immerger dans l'art, la musique et la beauté, en me laissant porter par mes cinq sens. Pas pour aller à l'essentiel ou trouver la route la plus efficace, mais au contraire pour avoir l'opportunité de se perdre et de prendre la route la plus longue.

Dans cette bulle, j'imagine aussi que je pourrais m'ennuyer et aimer ça. Me délecter de l'ennui, me reposer, faire des siestes, lire, danser, dessiner, boire du thé... Juste faire les choses les unes après les autres en étant complètement présente à chaque moment, sans but précis.

Le dernier paragraphe parle de ma créativité : finalement, à chaque fois que je touche du doigt cet espace, c'est ça qui la nourrit. Ces moments où je m'autorise à ralentir, me recharger et me reposer permettent à ce flow créatif de prendre le dessus. C'est comme une rivière sur laquelle je peux me laisser embarquer pour voir où elle m'amène. Dans ma vision, c'est un espace où les choses vont lentement. Et la dernière ligne demande si ce ne serait pas ça, le luxe ultime : juste être, plutôt que d'être toujours dans une recherche de productivité. Peut-être que la définition du luxe, ce serait d'enlever cette pression-là.

La poésie a une place hyper importante dans ton travail, que ce soit par le visuel ou par le texte. Est-ce qu'il y en a un qui nourrit l'autre ? Qu'est-ce qui te vient en premier : une image, des mots, ou une situation ?

E : Je ne sais pas si j’ai vraiment une réponse. Je pense que c’est comme si j’avais ces deux éléments dans ma boîte à outils créative et parfois ça vient sous forme d’image, parfois sous forme de mots, d’autres fois c’est une phrase qui vient et me donne envie de faire un dessin.

Ma forme d’expression principale reste le dessin, mais c’est vrai que j’aime les mots et les utiliser pour raconter des histoires ou pour ajouter un aspect poétique. J’en incorpore de plus en plus dans mon travail. Et parfois, comme To simply be, c'est carrément un poème entier. Il devient comme un texte manifeste, qui pose une intention et me donne envie de créer toute une série de dessins autour.

Je voyais que tu sortais un roman graphique. Je me posais justement la question du rapport à la temporalité : j'imagine qu'entre créer un roman graphique et faire une illustration, ce n'est pas le même rythme. Comment ça se passe à ce niveau-là ? Et qu'est-ce qui t'a donné envie de raconter cette histoire ?

É : Il n'est pas encore sorti : je suis en train de l'auto-publier, mais ça prend du temps. Ça a pris du temps à faire, et maintenant ça prend du temps à sortir, mais il va sortir un jour !

Je l'ai écrit et dessiné pendant que j'étais en école de bande dessinée. J'y ai passé une année entière, puis je l'ai continué encore pendant quasiment un an. C'est vraiment un projet au long cours : il fait presque 200 pages. J'ai tout écrit, l'histoire, les dialogues, et j'ai tout dessiné à la main, à la plume et à l'encre, pour simplifier les choses… C'était un projet sur une temporalité longue, qui me demandait beaucoup de discipline.

L'histoire parle de notre relation à la technologie et au monde digital. Elle est née de mes propres interrogations : comment ai-je envie de vivre avec ça ? Est-ce que j'ai envie de me laisser happer par le monde virtuel ou de rester présente dans le monde analogue ?

C'est un peu futuriste : on suit un couple qui traverse une crise parce que l'un d'eux a décidé de se télécharger dans le cloud, dans un monde où l'on aurait des implants cérébraux. L'autre personnage trouve ça complètement fou et finit par se retrouver dans une communauté dans la forêt, totalement coupée du digital.

En fait, j'ai fait ce roman graphique avant de commencer l'illustration. C'est à travers ce processus, en dessinant toutes ces pages, que j'ai vraiment développé mon style. Du coup, passer ensuite à l'illustration où l'on crée juste un dessin, c'était génial, tellement rapide et ludique : je pouvais avoir une idée, la réaliser, en faire un print et passer à autre chose.

Mais la BD m'a appris à donner de la densité à mes images et à développer ma capacité à raconter des histoires. Le cadrage, la composition, les détails, le hors-champ... tout ce processus proche du cinéma m'a appris à dire beaucoup de choses dans un seul dessin. Je ne pense pas que j'y serais arrivée sans passer par l'étape de la bande dessinée.

Et au-delà de ce roman graphique, est-ce que tu as des projets en cours ou à venir dont tu as envie de parler, ou qui font particulièrement sens pour toi en ce moment ?

É : Oui ! Le projet qui va sortir prochainement, c'est mon calendrier pour 2027. Tous les ans, je crée une série de douze dessins autour d'un thème, qui devient ensuite le calendrier.

Cette année, comme je viens moi-même de devenir maman, j'ai décidé de consacrer cette série à des portraits de famille. J'ai travaillé avec douze familles qui m'ont laissé faire leur portrait. Le thème tourne autour de la petite enfance et de ce chapitre de vie si spécial.

Ce calendrier va donc présenter ces douze portraits et il sortira très bientôt, cet automne.

Propos recueillis par Charline Ithurriague
Photos par Nina Ducleux & Liam Aljundi