Petit éloge de la carte postale
Petit éloge de la carte postale
Petit éloge de la carte postale
par LES OTHERS ET THIBAUD HOLLEBECQ, vidéaste et cartophile
La collection de cartes postales présentée dans cet article appartient à Thibault Hollebecq, vidéaste et cartophile depuis quelques années. Une collection débutée par la trouvaille d’une carte postale qui vantait le confort et la modernité des chambres de La Grande Motte, consolidée au fil des années dans les brocantes et vide-greniers et partagée sur Instagram : @ici_il_fait_beau.
Cet article a déjà été publié par le média nature et culture : Les Others. Le sujet tombant pile dans la thématique de notre collection Postcards, nous les avons contacté et ils nous ont donné l'opportunité de le republier sur notre Journal.
Au fond des boîtes à souvenirs, les coquillages d’enfance et les places de concert d’adolescence reposent aux côtés de la maîtresse du royaume : la carte postale. Celle qui dévoile son caractère à travers quelques lignes d’encre jetées à l’improviste au dos d’une photo délavée a parfois sillonné la planète pour déposer une poignée de mots raisonnables à son destinataire : « Il fait beau. Marine a vu une étoile de mer. À bientôt ! »
" Dans un monde pressé, la carte postale est l’antithèse de l’efficacité. "
Ces petits rectangles de papier, aux images tantôt vieillottes, clichées ou grivoises, mais toujours soigneusement sélectionnées, fêtent leurs 150 ans. À l’origine, pas de couchers de soleil ni de paysages verdoyants, les premiers « cartons postaux » ont pris la route en pleine guerre franco-allemande de 1870 pour permettre aux blessés de communiquer avec leurs proches. Ils ont traversé les plus grandes et les plus petites heures de l’histoire, dans une camionnette toujours, à vélo souvent, à cheval de temps en temps… Dans les caisses d’un Saint-Exupéry écrivant le récit de l’aéropostale à travers les vents froids et terrifiants de Patagonie, ou dans la besace du facteur de Mafate, qui parcourt chaque année des milliers de kilomètres à pied avec 15 kilos de lettres sur le dos pour desservir les habitants de ce cirque escarpé de l’île de la Réunion.
À l’époque, La Poste relevait le courrier jusqu’à trois fois par jour. On s’envoyait des lettres le matin pour se donner rendez-vous en soirée. De nos jours, mettre la main sur une carte postale, un timbre et un bureau de Poste où les déposer peut déjà prendre la journée. Dans un monde pressé, la carte postale est l’antithèse de l’efficacité. Mais plier face aux technologies serait oublier que derrière son apparente simplicité se cache un immense espace poétique. C’est peut-être qu’aucune notification ne peut égaler le plaisir d’ouvrir la boîte aux lettres et d’y trouver, comme un cadeau, les souvenirs de ceux qui ont pris la peine de s’arrêter pour élire, sur un portant tourniquet, l’image digne de porter jusqu’à nous quelques banalités. Il y a quelque chose de miraculeux dans ces fragments de vie parfois terminés depuis des lustres quand ils sont transmis. Même, et surtout, quand ces messages arrivent après leurs auteurs ou autrices et que les souvenirs qu’ils renferment ont déjà été racontés à l’oral.
Car rarement les mots ont une telle valeur. Quand ils sont pesés minutieusement, comptés précisément pour s’étaler sur quelques centimètres carrés. Quand abus grammaticaux et formules abrégées deviennent un exercice d’équilibriste. Quand ils sont au temps de l’imparfait et que, histoire de quelques lignes, ils se transforment en poésie. Circulant à la vue de tous, sans aucune enveloppe pour les protéger, ils représentent aussi la joie d’une déclaration publique. Avant qu’ils n’atteignent l’être aimé, combien de paires d’yeux se poseront sur un « Je t’embrasse tendrement » griffonné en bas à droite ? À moins qu’ils n’aient été codés, pour protéger leur intimité ou échapper à la censure.
" Car rarement les mots ont une telle valeur. Quand ils sont pesés minutieusement, comptés précisément pour s’étaler sur quelques centimètres carrés. "
Aussi petit soit-il, l’espace de 10 centimètres sur 15 destiné à l’écriture représente ainsi un territoire d’expérimentations sans pareil – les situationnistes emmenés par Guy Debord s’en sont d’ailleurs servis pour envoyer leurs insultes aux plus méritants. Mais curieusement, tous mentionnent la pluie et le beau temps. L’écrivain George Perec, toujours à la recherche de nouvelles formes littéraires, s’est amusé de ces messages stéréotypés. Avec les membres de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), société secrète d’écrivains et de mathématiciens plus proche du canular que du manifeste, il a mis au point un système pour écrire 243 cartes postales en piochant aléatoirement dans 5 entrées (localisation, considérations, satisfactions, mentions, salutations) combinées à un triple choix dans un tableau de 15 mots (ville, région, bronzage, plage, sieste…).
" Nous campons près d'Ajaccio. Il fait très beau. On mange bien. J'ai pris un coup de soleil. Bons baisers. "
Une formule mathématique s’occupe du reste : « Nous campons près d’Ajaccio. Il fait très beau. On mange bien. J’ai pris un coup de soleil. Bons baisers. » ou encore « Un grand bonjour d’Inverness ! Beau temps pour la saison. Bouffe correcte. On se muscle les mollets. Mille pensées. » Des haïkus de vacanciers qui pourraient nous être adressés. C’est en cela qu’ils sont délicieux. Car finalement, peu importe son contenu et son contenant, la carte postale ne sert peut-être qu’à envoyer un message universel, plus tard affiché sur le frigo ou glissé entre les pages de nos lectures d’été : « Je pense à toi. »
" Un grand bonjour d'Inverness ! Beau temps pour la saison. Bouffe correcte. On se muscle les mollets. Milles pensées. "
Thibault Hollebecq
Vous allez aimer